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D’ici et d’ailleurs : la binationalité dans le football féminin

Par 30/09/2020 10:00 octobre 5th, 2020 No Comments
(C) Fédération marocaine de football
Selma Amani (numéro 8) en sélection – ©Fédération marocaine de football
Pour les joueuses dotées d’une double-nationalité, choisir la patrie dont elles défendront les couleurs n’est pas une sinécure. Entre leur pays d’origine et celui dans lequel elles ont grandi, leur cœur balance souvent. Salma Amani et Ella Kaabachi nous parlent de leur décision respective.

Salma Amani, milieu de terrain au Dijon FCO, est née au Maroc en 1989 avant d’arriver en France à huit mois. Après avoir connu plusieurs sélections avec les Bleues en catégories jeunes, elle choisit de représenter le Maroc en équipe senior. 

Ella Kaabachi est quant à elle née en France d’un père tunisien et d’une mère algérienne. Joueuse du GPSO Issy, elle a aussi porté les couleurs françaises avant de rejoindre les rangs de la sélection tunisienne.

Priorité au niveau sportif

Nombre de joueuses ont connu les sélections jeunes avant de plonger dans le grand bain de l’équipe A. Salma Amani a entamé son parcours international avec les Bleuettes : « J’avais été convoquée en U17 et en U19. À l’époque, je ne savais pas qu’il y avait la sélection marocaine donc je ne me suis pas posée de question ».

Mais le règlement de la FIFA permet, après avoir fréquenté les équipes jeunes d’une nation, d’en rejoindre une autre. Alors quand vient l’heure de s’engager avec une équipe A, de nombreuses questions se posent. Face au dilemme entre deux sélections nationales, les joueuses considèrent souvent en premier lieu le niveau sportif et sont attirées par la sélection la mieux classée. Salma Amani avait alors en tête de continuer sous le maillot tricolore : « J’ai toujours rêvé d’être en Équipe de France, alors j’étais partagée parce que je voulais voir si je pouvais encore un jour y être appelée ». Comme elle, Ella Kaabachi rêvait de porter la tunique française, mais des blessures récurrentes ne l’ont pas aidé dans cette quête : « Je n’arrivais pas à relever la tête pour être au niveau de l’Équipe de France », confesse-t-elle.

Jouer et militer en faveur du football féminin

Si leur premier rêve reste parfois en suspens, les envies internationales des joueuses sont souvent réanimées par une sélection dans leur seconde patrie. 

Malgré la déception de ne pas avoir pu être sélectionnée en Équipe de France, elles sont agréablement surprises par l’accueil qui leur est réservé ailleurs. Pour l’internationale tunisienne, Ella Kaabachi, « ce n’est pas forcément facile pour une Française, on arrive dans un pays où les filles ne nous connaissent pas, mais ça s’est très bien passé ».

Dans des territoires où le sport féminin est encore peu développé, les joueuses trouvent un autre intérêt que celui de la victoire sur le terrain : promouvoir leur discipline et plus largement le sport féminin. Pour Salma Amani, du haut de son expérience marocaine, « c’est un peu compliqué de faire accepter aux gens que les filles peuvent jouer au foot, ça ne fait pas partie de la culture ». L’objectif est alors clair, « faire changer les mentalités en continuant avec la sélection marocaine ».

Désireuses de faire “progresser la sélection”, elles deviennent alors les premières ambassadrices de leur équipe nationale. Leur première mission : attirer des joueuses, comme leurs aînées ont procédé avec elles. « La nouvelle sélectionneuse nous demande notre aide pour trouver des joueuses en France ou en Europe pour apporter des filles de qualité, un football différent et pour faire évoluer le niveau », affirme Salma Amani. C’est d’ailleurs grâce à une joueuse qu’Ella Kaabachi a fait ses premiers pas avec la Tunisie : « Leïla Makoun, avec qui je jouais au PSG, m’a demandé si j’étais d’origine tunisienne, elle m’a dit qu’il y avait une sélection et m’a demandé si ça m’intéressait de venir ».

Un développement freiné par un niveau sportif peu attrayant

Les joueuses se heurtent parfois à une réalité locale bien différente de celle qu’elles avaient connue en sélection française. En arrivant en Tunisie, Kaabachi l’a rapidement constaté : « c’est plus carré et structuré en France ». En conséquence, les résultats sportifs ne sont pas à la hauteur et tout reste encore à construire. Il faut « restructurer et travailler à tous les niveaux avant de jouer une compétition », ajoute-t-elle.

Cependant, ce défi est loin de tenter toutes les joueuses. La Tunisie, 78ème au classement FIFA, où le football féminin est plus en retrait qu’au Maroc ou en Algérie, a du mal à dénicher de nouvelles joueuses. Selon la joueuse isséenne, « ça n’attire pas parce que le niveau n’est pas là, les conditions sont moins bonnes qu’en France, donc les filles n’ont pas très envie d’y aller, surtout celles qui ont de l’ambition ».

(C) Fédération tunisienne de football
Ella Kaabachi (en bas à gauche) en sélection – © Fédération tunisienne de football

A cela s’ajoute le manque de soutien de certaines fédérations qui pèse parfois sur les joueuses. Si au Maroc, le football féminin semble évoluer dans le bon sens, plus à l’Est, la situation est bien plus compliquée. « On n’a jamais vraiment été en rapport avec eux (la fédération), le football féminin n’est pas très soutenu », déclare Ella Kaabachi.

Représenter le pays, faire la fierté des leurs

Qu’importent les résultats et autres problématiques, revêtir les couleurs de son pays reste une fierté pour les protagonistes. Les sélections en équipe nationale représentent indéniablement l’un des grands moments d’une carrière footballistique. Mais c’est également une fierté pour leurs proches. Lors de son premier match avec les Lionnes de l’Atlas, la milieu de terrain dijonnaise a pleinement mesuré ce que représentait pour les siens le choix de son pays natal, celui où sa famille vit encore : « La première fois que j’ai porté le maillot du Maroc, c’était à Rabat et c’était la première fois que ma famille me voyait jouer un match officiel. Quand je suis rentrée sur le terrain, j’ai croisé leur regard, ils étaient tous en larmes ».

Au-delà de cet espoir familial, les joueuses ressentent elles-mêmes la fierté de représenter l’une des deux nations auxquelles elles appartiennent. « Une Marocaine qui a réussi dans le sport a tout gagné au Maroc. C’est très important de porter haut les couleurs du pays », note Salma Amani. Si le football féminin n’est pas aussi développé en Tunisie, Ella Kaabachi peut elle aussi témoigner de la fierté de ses compatriotes : « quand on se promène dans les rues avec l’équipement national, les gens s’intéressent à nous, posent des questions, ils sont fiers ».

Apporter leur pierre à l’édifice devient même un leitmotiv pour les joueuses. Au Maroc, Salma Amani a pu constater « l’évolution dans les mentalités, les infrastructures, la considération de la Fédération et du public envers les filles, entre sa première et sa dernière sélection ».

De quoi la conforter dans son choix pour le Maroc : « on se sent utiles dans cette sélection, on est là un peu plus que juste pour le football ». Ce sentiment est partagé par Ella Kaabachi qui se réjouit de porter les couleurs de la Tunisie : « je viens pour mon pays, j’ai envie d’être reconnaissante envers les personnes qui m’ont apporté là-bas ».

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