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Gilles Eyquem : « Dans les années à venir, les Bleues remporteront un titre »

Par 01/05/2020 10:00 mai 8th, 2020 No Comments
Eyquem U19
​©  Ian Cairns
Triple vainqueur de l’Euro U19, le sélectionneur des Bleuettes Gilles Eyquem, s’est livré sur les perspectives de victoires des Bleues dans les années à venir. Sans oublier de dresser un état des lieux de l’accompagnement des jeunes dans le football féminin français.

« Monsieur Eyquem, trois titres de championnes d’Europe U19 en moins de dix ans (2013, 2016,2019), c’est la politique autour des pôles espoirs qui porte ses fruits?

Oui, les infrastructures mises en place par la Fédération avec les pôles espoirs commencent à payer. Ils ont toute leur place, on le voit à travers les performances. Maintenant, il faut un travail plus approfondi de la part des clubs pour avoir encore plus de qualité. Aujourd’hui, on se rend compte qu’ils ne sont pas encore suffisamment prêts pour accueillir la formation, sans parler de Lyon, Paris ou Montpellier qui sont très en avance à ce niveau là. Et puis, au-delà des performances en jeunes, il faut en avoir chez les A.

Justement, certains disent que les générations actuelles sont moins talentueuses que les précédentes, quel est votre avis? 

Avec la génération Griedge MbockAïssatou TounkaraGrace Geyoro… Il y a quand même des filles qui prouvent depuis les catégories de jeunes qu’elles sont compétitrices et qu’elles aiment particulièrement les titres (rires) ! Après, la compétition se joue à peu de choses, il faut aussi de la réussite, mais je pense qu’on gagnera un jour, c’est sûr.

​​Qu’est ce qui manque aux générations de Bleuettes championnes d’Europe en 2013 ou 2016 pour faire gagner les A? 

Elles sont jeunes encore, mais je les vois arriver rapidement vers un titre. Il y a des belles générations depuis quatre ou cinq ans, moi j’y crois !

« Il y a très peu de filles qui se projettent pour gagner, pour être au très haut niveau »

Des trois générations championnes d’Europe, quelle est celle qui vous a le plus marqué? 

Forcément la première, quand j’ai commencé avec les 94/95 ! Quand j’ai récupéré tout le groupe, j’ai découvert les Griedge Mbock, Sandie TolettiKadidiatou Diani… Il y avait vraiment une très belle génération. Aujourd’hui, elles performent au plus haut niveau ! Ce sont des compétitrices à mort qui voulaient vraiment gagner ! Elles ont le talent et le mental…

France U19 2019 Malard
​©  Ian Cairns

C’est au niveau mental que certaines jeunes ont du mal à confirmer pour gagner chez les séniors?

Aujourd’hui, le bémol, c’est qu’il y a très peu de filles qui se projettent pour gagner, pour être au très haut niveau. On a eu une longue période où on venait jouer au foot féminin pour l’ambiance bon enfant, le côté familial. Mais maintenant on arrive sur des générations qui se projettent sur des métiers. Maintenant, il faut mettre aussi l’exigence du haut niveau, leur faire comprendre dès le plus jeune âge que pour arriver en haut, il y a de la concurrence et qu’il faut s’en donner les moyens. Et les clubs doivent prendre leur part là-dedans. Moi je les ai au lycée, mais il faudrait leur insuffler cela dès les années collège !

Il y a une autre nation qui gagne chez les jeunes mais qui n’arrive pas encore à franchir le cap chez les séniors, c’est l’Espagne. Comment expliquer cela? 

Ils se sont mis plus tardivement que nous à travailler avec les clubs, mais je pense qu’ils vont être vite performants. On l’a vu sur la dernière Coupe du Monde en France, l’Espagne n’était pas si loin du niveau. En termes de travail, ils sont très intéressants, il faut être méfiant, car c’est une formation qui va vite évoluer vers le plus haut niveau.

« C’est bien qu’elles signent dans les grands clubs, parce qu’ils ont ouvert les portes sur les prêts » 

Quel est votre regard sur le temps de jeu des jeunes joueuses en D1? 

J’ai tendance à dire qu’il faut utiliser le potentiel, sauf qu’aujourd’hui, le niveau de la D1 a fortement augmenté, l’arrivée d’étrangères fait qu’il y a moins de place pour les plus jeunes. On attend qu’elles s’aguérissent mais c’est vrai que ce n’est pas en étant sur le banc des gros clubs qu’on progresse.  Je suis un peu déçu mais c’est aussi la logique de l’évolution du football féminin, avec un niveau qui augmente.

Vous aimeriez voir davantage vos U19 en D1 ?

Il y a quand même Justine Lerond qui joue à Metz et qui a bien fait d’y rester, Selma Bacha à Lyon même s’il y a une forte concurrence. Maëlle Lakrar commençait à rejouer à Montpellier avant le confinement. Il y aussi Oriane Jean-François (Paris FC) , Melvine Malard (prêtée par Lyon à FLeury), Naomie Feller (prêtée par Reims à Lyon), Chloé Philippe (Reims)… D’autres ont du temps de jeu en D2 et il y a la petite Lisa Martinez à Glasgow. Si on fait le tour, il y en a quelques unes qui trouvent du temps de jeu.

​Préférez-vous voir vos filles signer dans les grands clubs ou dans des clubs moins huppés de D1, voire de D2? 

Je trouve que c’est bien qu’elles aillent dans les grands clubs, parce qu’ils ont ouvert les portes sur les prêts. On le voit avec Lyon qui a prêté Melvine Malard à Fleury.  Ça ne peut qu’être bénéfique pour les clubs et pour les filles. Après, derrière les gros il y a des équipes qui peuvent faire jouer des jeunes, comme Guingamp, le Paris FC, Metz… Effectivement, il y en avait peut-être plus avant, mais c’est normal. Après, celles qui sont dans les clubs en dessous, il y a une tendance à ne pas vouloir perdre le ballon, au lieu d’essayer de se projeter vers l’avant. Moi j’aimerais bien qu’elles se projettent, et à ce niveau, la sélection leur fait du bien.

Malard Bacha U19
​©  Ian Cairns

Naomie Feller a fait le choix inverse en prenant le risque de se faire prêter à Lyon. Qu’en avez-vous pensé? 

J’en ai beaucoup parlé avec elle. C’était un choix difficile, parce qu’elle doit reconnaître que c’est Reims grâce au temps de jeu, qui lui permet d’être à ce niveau-là aujourd’hui. C’était ambitieux ! Elle était assez sûre d’elle et puis il y avait un peu de place suite à la blessure d’Hegerberg. Elle a montré qu’elle pouvait s’intégrer assez rapidement. C’est une gamine qui sous son air réservé, a du caractère quand même ! Elle le montre sur le terrain.

Julie Dufour va rejoindre Bordeaux, c’est une bonne nouvelle? 

Je me demandais si elle allait partir parce que ses attaches nordistes sont fortes, mais le challenge sportif a dû avoir raison d’elle. Elle va rejoindre un club qui a des grandes ambitions, c’est bien ! C’est une joueuse qui a un très bon niveau.

Et le choix de Vickie Becho de quitter le Paris Saint-Germain pour rejoindre l’OL? 

Elle est encore jeune le chemin est long ! Elle a un énorme potentiel, elle a des choses que d’autres n’ont pas, mais il ne faut pas vouloir aller trop vite. Je suis un peu surpris que le PSG n’ait pas pu la conserver, car elle n’est pas la seule à partir, il y a aussi la jeune Alice Sombath (internationale U17). Je pense que c’est un peu prématuré de la prêter, c’est une 2003 ! Je pense qu’elle va jouer en U19 en s’entraînant avec le groupe professionnel.

« Je me sens plus formateur, qu’entraîneur »

​Quel est votre regard sur le niveau mondial des sélections de jeunes?Chaque année, les compétitions sont de plus en plus compliquées. Par contre, il y a un manque de régularité chez certaines nations, comme les Etats-Unis, mais ce sont des problèmes de détection et de relation entre les Universités et la Fédération. Il y a aussi l’Allemagne pour cause de choix stratégiques avec des profils parfois trop physiques, mais ils sont en train de revenir et reprennent des profils plus techniques, car c’est la base du football.

Vous avez gagné chez les jeunes et vous connaissez les générations qui arrivent en Bleues, pourquoi ne pas être devenu sélectionneur chez les A? 

D’une part parce qu’on ne me l’a pas proposé (rires) ! Mais à la limite, ce n’est pas quelque chose que j’ambitionnais dans la mesure où je me sens plus formateur, qu’entraîneur. Je ne dis pas que ça n’aurait pas été une expérience que j’aurais bien aimé mais je ne suis pas sûr que j’étais fait pour ça, alors ça ne me laisse aucun regret. Je trouve très bien ce que j’ai fait, là où j’étais. J’ai toujours eu un staff avec moi qui allait dans le même sens, avec une volonté de faire progresser les filles et de les amener vers le plus haut niveau.

Et de quelle manière travaillez-vous avec Corinne Diacre, vous la conseillez sur les jeunes que vous connaissez? 

On en parle ! Elle attend de moi que je sois capable de lui proposer des jeunes joueuses. On avait envisagé avant le confinement de faire monter des plus jeunes sur les stages. Ça n’avait pas pu se faire, j’avais trouvé que c’était encore un peu juste.

Staff U19 Eyquem
©IanCairns

Le report de l’Euro 2021 va offrir un enchaînement de compétitions internationales chaque année jusqu’au Jeux Olympiques 2024 de Paris. Le projet des Bleues doit-il se tourner vers cet objectif? 

Je pense qu’il faut regarder loin, se préparer. Ces événements vont arriver très vite. Ce qui est important, c’est de donner de l’expérience aux filles en les amenant sur les grandes compétitions à l’étranger. Avec ces compétitions de jeunes, les filles accumulent des matchs de haut niveau, rencontrent des équipes de qualité et cela participe à leur formation pour être ensuite performantes chez les A !

L’Équipe de France A sera-elle médaillable en 2024?  

Je ne souhaite que ça, mais je les regarderai jouer dans mon fauteuil (rires) ! De toute façon, on est amenés à avoir de plus en plus de filles de qualité. Dans les années à venir, les Bleues remporteront un titre ! On ne peut pas avoir la meilleure équipe d’Europe en club et ne pas réussir chez les A, même s’il y a des étrangères à Lyon. On a un vrai bon football féminin, mais il faut continuer à travailler. »