Ma footballeuse à moi ! de Cheyenne Canaud-Wallays © Caïmans Productions
« Et si on avait on pouvait s’acheter une footballeuse de compagnie ? » C’est la question posée par Cheyenne Canaud-Wallays dans son court-métrage Ma footballeuse à moi !
Ma footballeuse à moi !, court-métrage d’animation réalisé et co-écrit par Cheyenne Canaud-Wallays, parle de football féminin de manière… étonnante. Son pitch a de quoi surprendre :
Sylvie et Karim ont bien réfléchi. Longtemps. Pendant tous leurs petits déjeuners et même sur le chemin des toilettes à la salle de bain. Ils vont investir l’argent gagné à coups de brosse de toilettes et d’époussetage à l’Hôtel Bellevue pour répondre au nouveau désir de Sylvie : s’acheter une footballeuse de compagnie.
Après plusieurs dizaines de sélections en festivals à travers le monde, le film était en sélection officielle pour les César 2026 dans la catégorie meilleur court-métrage d’animation. À cette occasion, nous avons pu rencontrer la réalisatrice, Cheyenne Canaud-Wallays.
C’est la première fois que vous parlez de football dans un film, de quoi est partie cette envie ?
Tout est parti d’une première phrase que j’ai eu en tête : « une personne achète un footballeur de compagnie ». J’avais eu l’idée en écoutant un podcast, et j’ai noté ça dans mon petit carnet. Des mois après, je suis revenu dessus, juste sur cette phrase, et comme je trouvais ça marrant, j’ai décidé de développer tout un univers et d’écrire autour de ça. Ça part d’une blague et c’est devenu quelque chose de plus écrit, plus réfléchi.
Il y a dans ce court-métrage un thème récurrent dans vos films, l’idée de « trouver sa place, sa voix, qui on est ».
J’aime bien les satires sociales et le thème m’est venu naturellement autour de la phrase initiale. J’ai voulu ancrer le récit dans un hôtel pour parler des problématiques de domination sociale, et du sujet des classes sociales. J’ai choisi de développer ça autour du football parce que je sais que c’est un sport universel, aussi universel que capitaliste aujourd’hui. C’est un symbole de réussite sociale, économique et professionnelle. Et l’idée était aussi de montrer que ce métier, footballeur/footballeuse, enferme dans un rôle, objectifie les corps en euros. Ici, je n’ai pas eu trop à le décaler de la réalité parce que ces joueurs et ces joueuses sont déjà “acheté.e.s” par des clubs. En poussant cette image à l’extrême dans une satire, j’ai eu l’idée de “footballeurs de compagnie” : les posséder dans le film constitue un facteur d’élévation sociale.
Et cette thématique-là, vous vouliez la traiter dès le début ?
Ça s’est mélangé avec une expérience profesionnelle que j’ai eu, parce que j’ai moi aussi travaillé dans un hotêl de luxe, en tant que femme de ménage. C’est quelque chose qui m’a assez marqué, de voir la différence entre le monde des employés, que personne ne voit, en sous-sol, et celui des clients ultra riches de l’hôtel. Mon travail dans cet hôtel a créé chez moi le thème du film, et le football a été un super moyen de raconter ça.
Ma footballeuse à moi ! de Cheyenne Canaud-Wallays © Caïmans Productions
Cet hôtel était-il aussi dans ce décor de riviera ensoleillée ?
Pas du tout, c’était bien un hôtel de luxe, mais dans une station d’hiver à Val d’Isère. Mais dans le style graphique, j’avais envie d’avoir une palette de couleurs plus chaleureuse, et le ski s’y prête quand même moins. L’environnement du film m’est venu assez naturellement, j’ai commencé à dessiner en parallèle de l’écriture et c’est les images qui m’ont attiré : les hôtels du sud, les palmiers, la mer…
Une des premières images que j’avais dessiné, c’était une footballeuse qui jouait toute seule avec les vagues. Je ne l’ai finalement pas utilisé mais l’écriture et le dessin se sont nourris l’un l’autre.
Le personnage principal de la footballeuse s’appelle Marta. Comment vous est venu ce nom ?
J’ai une copine qui s’appelle Marta et qui joue au foot. Elle est italienne et n’est pas passée loin d’être pro, avant de devoir arrêter à cause d’un accident au genou. Elle fait du cinéma d’animation aussi maintenant ! Mon personnage ne lui ressemble pas physiquement, mais je me suis pas mal inspiré de photos qu’elle m’avait envoyées. J’ai gardé ce nom pour mon personnage. Il y a bien sûr aussi Marta [Da Silva], la joueuse Brésilienne, mais mon personnage part à la base d’une autre Marta footballeuse.
Justement, vous vous êtes aussi beaucoup inspiré de vrais mouvements, de vraies images de football. À quel point ces mouvements comptaient ?
Dans la phase du storyboard (processus dans un film par lequel on représente les idées visuellement avant de passer au tournage / à l’animation, NDLR), j’ai fait beaucoup de choses sans réfléchir à la réalité ou aux vrais mouvements. Surtout au début du film, où les joueurs et joueuses sont plutôt comme des footballeur.se.s de compagnie, sans football. Ce qui m’a fait marrer, ça a surtout été d’utiliser le vocabulaire footballistique dans leur langage parce qu’ils ne parlent qu’en “mots de foot”.
Les vrais moments de match où on les voit jouer, c’est surtout à la fin du film, quand ils ont quitté leur rôle de footballeur.se de compagnie, qu’ils se sont affranchis de leurs maître.sse.s. Ils reprennent possession de leurs corps avec de vrais mouvements de footballeur et footballeuse.
Au storyboard, j’ai laissé des moments vierges en notant “passage de foot”. Après ça j’ai passé des heures à chercher des vidéos de foot pour trouver les mouvements et enchaînements qui étaient de bonnes références. Ça a été de longues heures de recherche, qui ont pourri mon algorithme YouTube !
Vous développez beaucoup l’univers du rêve, lorsque Marta est seule avec le ballon dans son jardin. Quel était l’enjeu d’avoir cette scène dans un style différent du reste du film ?
Ces moments dans le jardin, c’est des flashs et des souvenirs. Elle retrouve son humanité disparue. On voit sa vision à elle, ce qu’elle aime, ses souvenirs de jeu. On rentre dans les yeux et l’esprit de Marta. C’est aussi pour ça que j’ai voulu traiter ces passages différemment visuellement pour donner ce côté onirique, pour qu’on voit tout le bien être que ça peut lui procurer. Dans ces moments-là, elle s’affranchit de sa fonction de footballeuse de compagnie. C’est le premier moment où on est du point de vue de Marta. On se rend compte qu’elle n’est pas si robotique et déshumanisée que ça. Elle a des sentiments et a envie de retrouver sa liberté.
Ma footballeuse à moi ! de Cheyenne Canaud-Wallays © Caïmans Productions
Est-ce que vous réfléchissez à approfondir le sujet du football davantage ?
Je pense que je l’ai traité comme je voulais dans ce court-métrage. Bien sûr, on ne pouvait malheureusement pas tout développer. Mais j’ai voulu axer sur la condition du football féminin et sur la vision sexiste du football en général. Notamment à travers des répliques de certains clients ou lorsqu’on voit la différence de prix entre les joueurs et les joueuses. C’est aussi pour ça que j’ai voulu prendre une joueuse plutôt qu’un joueur. Marta se retrouve par exemple en soldes sur un site un peu obscur avec des pop-ups. C’était une manière de traiter aussi le sexisme.
Est-ce que dans cet univers-là, vous auriez acheté un joueur ou une joueuse ?
C’est un peu une question à laquelle on a pas trop envie de répondre parce qu’on n’a pas envie d’être dans cette position justement. C’est une position d’oppresseur, et on s’en rend compte avec Sylvie [la propriétaire de Marta]. Elle veut acheter un footballeur parce qu’elle se fait rabaisser au travail, et donc elle veut gagner le respect des clients. Mais elle fait à Marta ce qu’elle subit au travail. C’est un cercle vicieux entre oppresseur et opprimé dans le film. On a vraiment pas envie de s’imaginer à aucune des places.
Et en dehors du contexte de ce film, si vous deviez retenir une footballeuse ?
Je dirais deux joueuses : Marta, que j’ai beaucoup vu jouer. Et Megan Rapinoe que je trouve incroyable à la fois en tant que footballeuse et aussi pour tout son engagement politique. Tout ce qu’elle fait est assez dingue : sur la rémunération des joueuses, les droits LGBT…
Pendant tout le temps de production du film, je me suis renseignée et j’ai été marquée par la hargne qu’elles ont pour être considérées dans ce monde hyper masculin. Et il y a tout un engagement politique derrière beaucoup plus présent, que les mecs n’ont pas. Sa carrière est super belle et elle représente bien le football féminin.
Le film est disponible gratuitement sur Canal+.
