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INTERVIEW : sport et psychologie avec Maria José Brundo

Par 25/01/2020 14:00 mai 6th, 2020 No Comments
Une interview réalisée en partenariat avec Futbol Femenino Profesional. Retrouvez l’interview en espagnol sur leur site !
Maria Jose Brundo
Joueuse de football, de futsal et psychologue sportive, l’Argentine Maria Jose Brundo a près de 20 ans d’expérience dans le milieu du football, sur le terrain ou depuis son cabinet. Elle nous a accueillis chez elle pour parler de la situation du football féminin depuis sa jeunesse jusqu’à maintenant et des progrès que la psychologie du sport peut apporter à son développement. Interview.

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Une footballeuse en Argentine

Pour commencer, racontez-nous comment vous avez commencé à jouer au football.

J’ai toujours joué au foot, mais personne n’a jamais bien compris pourquoi : je ne viens pas d’une famille particulièrement amatrice de foot. Ma mère disait toujours que je jouais au ballon avant d’apprendre à marcher. J’avais le ballon collé au pied, je m’entrainais tout le temps – j’emmenais même mon ballon aux entrainements de natation ! À cette époque, il était courant que les garçons fêtent leur anniversaire en jouant au foot et comme je jouais aussi, ils m’invitaient, et j’ai voulu commencer à m’entrainer.

Comment le percevait votre entourage ?

À cette époque en Argentine, le football était un sport pratiqué uniquement par les garçons. Aujourd’hui, quand j’y repense, je trouve très positif que mes parents n’aient pas eu d’objections ni de commentaires négatifs quant à ma pratique du football, malgré que je vienne d’une famille assez conservatrice. C’est ce qui m’a permis de jouer sans interruption, une chose que beaucoup de filles de mon âge n’ont pas eu la chance de faire. Et ça joue beaucoup sur ta performance quand tu grandis…

Et les garçons avec qui vous jouiez ?

Les garçons me traitaient toujours d’égale à égal. Parfois, il arrivait que l’un dise « Non, moi je ne joue pas avec une fille ! », mais quand il se rendait compte qu’on jouait à peu près pareil il n’avait plus vraiment d’arguments. De temps en temps, certains avaient honte qu’une fille les batte. Mais petit à petit on sort de ces comportements, de plus en plus de tournois mixtes émergent. Je trouve ça génial ! Les clubs aussi commencent à inclure des filles sans soucis. Avant c’était toute une histoire ! Il fallait vérifier si je pouvais jouer, comment gérer les vestiaires… Pendant un temps je me changeai seule, mais est arrivé un moment où on se changeait tous ensemble et le problème était réglé. Une des raisons pour lesquelles il existait est que dans les collèges en Argentine les garçons avaient tous une formation footballistique.

Et vous, parce que vous êtes une fille, vous ne pouviez pas en avoir ? On ne vous laissait pas jouer ?

On me laissait jouer à la récré, je jouais avec mes camarades, mais pas en cours d’EPS ni dans d’autres activités « formelles ». J’allais dans un lycée spécialisé dans les sports, et même là on ne laissait pas les filles jouer au football.

Vous aviez 13 ans lors de votre première expérience en club de foot à 11. Vous étiez la plus jeune de l’équipe ?

Oui. Il y avait des filles de la sélection, très douées, avec beaucoup d’expérience et bien plus âgées que moi. D’ailleurs, je ne pouvais pas jouer parce que l’âge minimum pour participer aux matchs était de 15 ans. Je me suis entraînée pendant un moment, mais quand le championnat a commencé et que les filles jouaient mais moi pas, j’ai décidé d’arrêter. S’entraîner aussi durement, le soir, dans un quartier éloigné était trop compliqué.

Vous avez beaucoup changé de clubs…

Oui, un an après, j’ai commencé à jouer à Kimberley – qui vient de gagner le championnat de futsal – parce que mes frères y jouaient  et c’était plus facile pour mon père de nous y emmener tous ensemble. Mais comme on n’avait pas une bonne équipe et que j’ai toujours été très compétitive, je suis repartie pour rejoindre Racing, puis Platense qui jouait sur grand terrain. Mais j’avais des problèmes de santé et en plus il y avait des conflit dans le club et des problèmes avec la direction. Le foot féminin n’avait pas assez de financements, beaucoup de gens ont abandonné. C’est là que j’ai repris le futsal avec Argentinos Juniors jusqu’à-ce que je me blesse au genou… En même temps, j’étudiais et travaillais, j’ai donc décidé de mettre le football de côté. Je n’ai repris que des années plus tard, à 30 ans.

Donc la blessure n’était pas la seule raison de quitter le football ?

Non, j’ai abandonné pendant plusieurs années à cause de la blessure mais aussi du rythme de vie. Travailler et étudier en même temps est compliqué. À Platense, par exemple, on s’entraînait à 16h, et pour quelqu’un qui travaille, c’était impossible d’arriver à l’heure. Au futsa,l on s’entraînait plutôt le soir, mais si tu devais réviser pour un examen ça devenait déjà plus compliqué. D’autant que le futsal devenait de plus en plus compétitif et le rythme était plus intense.

Après avoir alterné football et futsal toute votre carrière, qu’est-ce qui vous a plu le plus ?

Ils sont très différents et requièrent des caractéristiques différentes. Le futsal est beaucoup plus technique, plus rapide, avec une prise de décision plus prompte. Le football à 11 est plus lent, surtout le féminin parce qu’on ne s’entraîne pas comme les hommes. On a des lacunes physiques. Il y a dix ans c’était flagrant, même si c’est beaucoup mieux aujourd’hui.

​​Psychologue sportif – un métier sous-estimé

Comment êtes-vous passée du football à la psychologie ?

Quand j’ai repris le football il y a quelques années, je me suis rendue compte de tout ce qui n’est pas pris en compte dans la gestion de groupe, ces choses auxquelles les entraîneurs et les coordinateurs ne font pas attention. En Argentine, on a beau donner de l’importance à la psychologie, tout ce qui se rapporte au sport est encore vert.

C’est compliqué de faire comprendre aux gens l’importance de la psychologie dans le sport ?

J’ai l’impression qu’on a encore du mal à prendre conscience à quel point le mental est fondamental dans la pratique du sport et dans le rendement des sportifs. Dans d’autres disciplines, au tennis, au rugby, au hockey, on utilise beaucoup la psychologie. Mais le football est particulièrement imperméable aux changements.

Et aujourd’hui, en quoi consiste votre travail ?

Je travaille comme indépendante, un coup pour une institution, un autre pour un sportif… Il peut aussi m’arriver de travailler avec des entraîneurs qui ont besoin de communiquer les choses à leurs équipes d’une certaine manière, travailler la motivation, l’émotion d’un groupe ou d’un sportif… Tout dépend de qui m’appelle. Dans mon domaine on ne travaille pas forcément avec une maladie, il s’agit plutôt de se développer et d’améliorer sa performance, de voir ce qui ne fonctionne pas ou ce qui manque.

Quels sont les principaux besoins des sportifs qui font appel à vous ?

Je ne pense pas pouvoir généraliser. Mais ce qui est sûr c’est que la gestion des pressions est souvent un sujet important. Comment gérer la pression peut être particulièrement important dans le football. Mais je ne me sens pas non plus en position de faire ce genre de généralisations.

Quel est alors votre rôle de psychologue sportif ?

Je cherche toujours à ce que les personnes – je n’aime pas les appeler patients – quittent cet espace armées de nouveaux outils pour affronter leur vie et leur carrière et pour améliorer leur performance sportive. Mon rôle est de les accompagner dans le développement d’outils et la compréhension de ce qu’ils ont à améliorer.

La psychologie dans le sport : un esprit sain dans un corps sain

Quand des équipes ou des sportifs ont accès à des psychologues, en quoi une préparation psychologique peut les aider en amont d’un match ?

Une des choses qui se fait beaucoup dans d’autres disciplines est la visualisation : entre l’échauffement et le discours du coach, on narre une action de jeu à l’ensemble du groupe dans laquelle tout le monde est présent. ​Par exemple dans le cas du futsal : ​

« le gardien commence l’action en passant le ballon au sol au défenseur, qui contrôle du pied gauche, il fait une passe à l’ailier, qui courre et passe au pivot, le pivot reçoit le ballon puis donne le ballon à l’autre ailier qui tire, rebond, et but ! ». La visualisation aide à la concentration, la confiance et un état optimal pour entrer en jeu. C’est important que ce soit le plus détaillé possible et que tous les joueurs soient nommés.

Une visualisation peut faire une grande différence dans un match ?

Il y a une raison pour laquelle cette méthode est utilisée : elle fait effet et génère des choses positives chez de nombreuses joueuses. Si elle est bien menée, elle tend à améliorer la performance et le résultat. La performance ne s’améliore pas seulement en allant à la salle, il faut aussi travailler d’autres compétences. D’ailleurs les entraînements tendent à intégrer de plus en plus des jeux ou activités qui se rattachent à la psychologie : compter en faisant une passe ou un geste technique par exemple. Et cela peut être fait par des préparateurs physiques ou des entraîneurs, mais celui qui en sait le plus à ce sujet est quand-même le psychologue sportif.

Dans le cas du football féminin, la psychologie peut-elle avoir un impact particulier ?

Beaucoup de questions sociétales nous touchent quotidiennement. Et même si on a parfois l’impression que le sport nous coupe de tout cela, ce n’est pas toujours le cas, notre pratique sportive est aussi impactée par ces problèmes, sous forme de blessures par exemple. Il m’est arrivé d’être très stressée, fatiguée, de travailler beaucoup, et finalement je me suis brisée le ligament de la cheville. C’était dû à la fatigue musculaire mais aussi au surmenage, sans être diagnostiqué à l’époque. Un psychologue sportif pourrait justement aider à éviter ce genre de blessures en donnant conscience aux sportifs de leur corps, leur esprit, leur stress, leur fatigue, leur motivation, leur confiance en soi…

Foot féminin ou pas, il s’agit en fait de conflits internes aux individus provoqués par leur entourage…

Oui, c’est pour ça qu’il faut aussi prendre en compte l’influence du groupe. Une équipe doit travailler ensemble sur de nombreux sujets et beaucoup d’entraîneurs ne sont pas formés pour gérer certains problèmes de groupe. Dans ces cas la psychologie du sport peut beaucoup : elle se rétro-alimente avec d’autres domaines de la psychologie, comme celle du travail. Par exemple, si une entreprise recrute, on fait passer des tests d’aptitudes pour évaluer psychologiquement le candidat. Dans le sport c’est pareil ! Cette joueuse qui vient de Nationale B peut-elle jouer en A ?A-t-elle les outils pour s’adapter ? Sera-t-elle victime de stress ?

Le football féminin en difficulté

Vous avez joué avec des garçons ainsi qu’avec des femmes. Avez-vous remarqué une grande différence dans le jeu entre les deux ? Cela dépendait-il de l’âge des uns et des autres ?

Oui, jusqu’à un certain âge, les filles et les garçons ont plus ou moins les mêmes capacités physiques et on joue tous pareil. Mais plus tard, jouer contre un homme ou une femme n’est pas la même chose. La différence vient aussi du fait qu’on s’entraîne de manière différente. Une équipe masculine s’entraîne tous les jours, avec des temps de concentration spéciaux… En féminin ça peut éventuellement passer dans des clubs comme Boca ou River, mais même là ce n’est pas la même intensité. C’est aussi lié au fait que les femmes ont un autre emploi à côté. Maintenant qu’en Argentine on peut être semi-professionnelles, ça aide un peu, mais bon…

En sachant qu’il y a des différences de gestion des équipes masculines et féminines, comment est-ce que cela influe sur les nécessités et le jeu des uns et des autres ?

Les hommes sont formés depuis tout petits pour faire de la compétition. La plupart des garçons commencent à jouer vers 3-4 ans et n’arrêtent jamais de s’entraîner « formellement » – il ont toujours accès au matériel et aux infrastructures… Grâce à une formation de qualité depuis le plus jeune âge ils apprennent certaines valeurs et de comportements. Ils apprennent à gérer la frustration d’être sur le banc ou second gardien, alors que les filles, comme elles ont généralement commencé à se former plus tard, pâtissent plus de ce genre de choses.

Comment expliquez-vous les différences entre les entraînements de football féminin et masculin ?

Les clubs les plus importants du football féminin ont des terrains, le matériel pour s’entraîner, des préparateurs physiques, un kiné, et avec beaucoup de chance un psy… et c’est pour ça qu’ils gagnent toujours. Mais les autres clubs ont de la chance s’ils ont un terrain. Quand il n’y a pas d’endroit où s’entraîner, si les hommes ont besoin de terrain, les premières qu’on sacrifie sont les féminines. Les ballons qu’on utilise sont les rabs des masculines. Sans parler du matériel – on ne peut pas comparer avec ce qu’ont les États-Unis, qui possèdent même des machines qui tirent aux buts pour entraîner les gardiennes! Ici, tu as de la chance d’avoir une joueuse disponible pour tirer.

Et à qui la faute ?

Jusqu’à récemment, on ne payait pas les joueuses donc les filles ne pouvaient pas aller s’entraîner après leur journée de travail. Certaines de mes amies devaient souvent courir jusqu’à l’arrêt de bus pour arriver à temps et arrivaient quand-même en retard. C’est pour ça que parfois il y avait beaucoup d’absentes. Parfois, les entraîneurs étaient mal payés et devaient cumuler plusieurs emplois, détournant leur attention des entraînements. Ces derniers temps à All Boys, on changeait souvent de préparateurs physiques par exemple. Donc la principale différence entre le football féminin et masculin est le financement.

C’est toujours le cas aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on sait qu’il y a des filles qui ne jouent pas en sélection de futsal parce qu’elles doivent travailler. Elles ne peuvent pas aller s’entraîner et c’est dommage parce qu’on a beaucoup de bonnes joueuses et d’autres encore qui arrivent. On ne leur donne pas d’entrainement digne, on ne les éduque pas quant à l’alimentation, aux habiletés mentales – un rôle qui nous incombe à nous psychologues… Les clubs devraient promouvoir ces sujets, mais ils ne le font pas parce que le foot féminin ne se vend pas.

Depuis peu, le football féminin se développe quand-même et attire de plus en plus de supporters. Ce passage de matchs à huis clos vers des tribunes plus remplies a-t-il une influence sur les joueuses ?

Oui. D’ailleurs on voit bien dans les finales qui sont diffusées à la télé des différences de comportement des joueuses par rapport à leur jeu habituel. Elles ont des comportements d’anxiété et de nervosité. Jouer avec ou sans caméra, en présence ou pas de tes amis et ta famille génère des émotions qu’il est bon de savoir gérer et canaliser. C’est quelque chose qu’il serait bien d’exploiter avec un psychologue.

Alors peut-on dire que la psychologie a un intérêt particulier dans le cas du football féminin ?

On peut dire que le  football féminin a fait un grand bond récemment et que cela implique de pouvoir intégrer beaucoup de changements d’un coup. Il y a eu un déclic soudain dans la pratique de ce sport et la formation des femmes. Maintenant il faut pouvoir se mettre à jour. Il serait bon d’avoir une personne qui aide à gérer tout ça psychologiquement.

 

 

 

Pas rassasiés ? Lisez la fiche technique de Maria Jose Brundo !

Cette interview a été réalisée en coopération avec notre partenaire Futbol Femenino Profesional. Retrouvez l’interview en espagnol sur leur site !

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