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Le jour où Etroeungt dominait le football français

Par 06/08/2020 17:30 No Comments
Etroeungt 1979
Les joueuses championnes de France avec Etroeungt en 1979
La fin de la décennie 70 voit les joueuses d’Etroeungt multiplier les titres de championnes de France. Retour quarante ans en arrière avec l’entraîneur Daniel Bertrand et la défenseure Isabelle Gendre.

Etroeungt : commune de 1500 habitants dans le Parc naturel régional de l’Avesnois, à quelques vingt kilomètres de la frontière belge. En janvier 1977, ce petit village du Nord ne sait pas encore qu’il s’apprête à vibrer au rythme de son équipe féminine. Mieux encore, il est loin de se douter qu’il sera reconnu dans l’Europe entière pour les performances de ses footballeuses. Dans les années 70, le football pratiqué par les femmes est loin d’être accepté de tous. Si le début de la décennie aura enfin vu la Fédération Française reconnaître le football féminin, les sections féminines sont peu nombreuses ; les joueuses et les staffs doivent s’affirmer pour être écoutés et lutter pour obtenir droits et reconnaissance. Etroeungt fait donc partie des précurseurs, lorsque qu’en juillet 1970, Michel Hamel, le boulanger du village, crée l’équipe féminine. Avec ses joueuses, les résultats viennent rapidement : championnes du Nord 1974, 1975 et 1976. En ce début d’année 1977, le fondateur du club laisse sa place à Daniel Bertrand, un entraîneur venu du club voisin de Fourmies. C’est à ce moment-là que le succès national pointe le bout de son nez.

Le championnat de France se joue alors en deux phases : les groupes régionaux (entre quatre et six en fonction des années) puis le tableau final pour les vainqueurs de poule. Dès sa première saison, Daniel Bertrand et ses joueuses conservent leur titre de championnes du Nord et accèdent aux quarts de finale de championnat national. En quarts et en demies, Isabelle Gendre et ses coéquipières se débarrassent de Quimper puis de Romagnat. Elles doivent faire face au grand Stade de Reims en finale, qui a remporté les trois premières éditions de la compétition. Après une victoire 1-0 à domicile au match aller, les Nordistes arrachent le nul à Reims au retour : elles soulèvent leur premier trophée national. « On avait fait du bon travail, c’était l’équipe à battre », s’enchante Daniel Bertrand. Du côté de la Champagne, les journalistes évoquent alors « un coup de chance, un accident pour les Rémoises ». Désireuses de confirmer, les Courbeteuses (ndlr : habitantes de Etroeungt) remettent le couvert pour la finale 78-79, avec un nouveau rendez-vous contre l’équipe entraînée par Pierre Geoffroy.

Etroeungt 1978
Les joueuses de Etroeungt 78 lors de leur premier titre en 1978

Le deuxième titre, une victoire « explosive »

Battues sur le plus petit des scores à l’aller (1-0), les joueuses de Daniel Bertrand reçoivent Reims au retour, dans un village d’Etroeungt dont le coeur bat au rythme de son équipe féminine. « Il y avait de la pression, beaucoup de monde autour du stade. » Isabelle Gendre dit vrai : 2000 supporters entourent le petit stade, pour suivre les exploits des joueuses du Nord. Après une ouverture du score rapide par Isabelle Flament, sa compère en équipe de France, Chantal Pani, double la marque en fin de rencontre. Un deuxième sacre consécutif qu’Isabelle Gendre n’est pas prête d’oublier : « C’est ce titre qui m’a le plus marquée, on était à domicile, ça a été explosif ». Cette fois, ça ne pouvait être un coup de chance.  « On avait des entraînements costauds, c’est ça qui nous a fait gagner. On a vaincu à la hargne, c’était un combat, Reims était beaucoup plus technique que nous. » L’histoire retiendra que c’est bien Etroeungt qui fut le premier à faire tomber Reims.

Public Etroeungt 1979
Une partie des 2000 spectateurs du deuxième sacre consécutif de Etroeungt en 1979

Rigueur et travail comme mots d’ordres 

« Sans Daniel Bertrand, on n’y serait jamais arrivées. Il a toujours tiré le meilleur de nous-même par le travail », assure aujourd’hui Isabelle Gendre. Elle développe : « On avait des entraînements physiques extraordinaires, on n’avait pas le droit de sortir, même si on a triché deux trois fois (rires). » Si l’entraîneur ne s’attendait pas forcément à un si grand succès, il voulait faire comme à son habitude, « du mieux possible » dans ce challenge. Il se donne corps et âme pour la réussite de ce projet. Deux entraînements par semaine, un match tous les dimanches « par n’importe quel temps », c’est le rythme hebdomadaire des joueuses d’Etroeungt. « Tout le monde a joué le jeu. Les résultats viennent de l’ensemble du groupe, les joueuses et l’entraîneur. Il fallait mettre tout le monde sur le même plan », assure Daniel Bertrand plein d’humilité. 

Pour autant, la fibre de coach du quarantenaire est hors du commun ; il est prêt à tout pour réussir avec son groupe. « Le week-end, il faisait 800 kilomètres pour aller chercher une joueuse (ndlr : Sophie Ryckeboer Charrier, qui habitait près d’Abbeville) », et ce malgré son travail de cadre en usine textile à côté « c’était comme ça, il fallait que je le fasse, c’était une super joueuse », répond l’intéressé. Son équipe est en avance sur son temps.

Etroeungt troisième titre 81
Troisième titre pour Etroeungt en 1981

Une organisation et un succès qui attirent

Pour les matchs importants comme à Marseille en 1981, le déplacement se fait en train et le groupe reste trois jours sur place. L’AS Etroeungt se démène pour financer ses projets : participation des joueuses, sponsors, vente de calendriers et de photos ; l’organisation est épatante. Le projet attire, des joueuses venues du Nord et d’ailleurs le rejoignent avec la ferme volonté de gagner en France et de briller à l’étranger. Au tournoi international de Menton, les filles de Daniel Bertrand échouent seulement en finale contre le Standard de Liège, mais remportent le très réputé tournoi de Stuttgart. Conséquence de cette réussite, le club compte une flopée de joueuses internationales françaises : Marie-Noëlle Fourdrignier Warot, Chantal Pani, Isabelle Flament, Sophie Ryckeboer Charrier, Anne-Marie Gentric, Marie-Noëlle Degardin… Plus de doute, Etroeungt a désormais une place précieuse dans le paysage du football féminin international. 

Après les succès en 1978 et 1979, le mois de mai 1980 voit les Rémoises prendre leur revanche, au cours d’une saison marquée par la présence -discutée- de la star Rose Reilly dans leurs rangs. « Cette joueuse avait une licence en Italie, mais elle avait aussi signé au Standard de Liège et en même temps elle était prêtée à Reims pour disputer quelques matchs, ce n’était pas dans les règles », s’agace Daniel Bertrand, même quarante ans plus tard. Isabelle Gendre, sous le charme de l’Écossaise, n’en démord pas : « Elle était phénoménale, on la regardait jouer tellement elle était au-dessus, mais ce n’était pas à la régulière. » Au sommet de leur gloire, les joueuses en jaune reprennent leur précieux sésame en 1981, pour ce qui restera le dernier titre de l’Association Sportive d’Etroeungt, malgré une dernière finale en 1982. Après six ans de dur labeur, Daniel Bertrand fatigué, dit stop. Certaines joueuses arrêtent avec lui. Au cœur de la décennie, l’équipe décline avant de totalement disparaître.