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Le jour où… les joueuses de Plessis-Robinson ont attaqué leur club en justice pour discrimination

Par 14/04/2021 14:52 No Comments
Nicole Abar
Nicole Abar – ©INA
Il y a vingt-trois ans, menées par leur entraîneure Nicole Abar, les joueuses de Plessis-Robinson portaient plainte contre leur club après la dissolution de leur section. Une démarche inédite racontée par la coach elle-même.

En 1998, le club de Plessis-Robinson décidait de dissoudre sa section féminine au profit du financement de ses équipes masculines. Face à cette décision, Nicole Abar – entraîneure des féminines – et ses joueuses décident d’attaquer le club en justice pour discrimination sexiste. Un procès inédit en France à une époque où ces situations étaient légions. 

De nouvelles ambitions pour les féminines de Plessis-Robinson

En 1994, Nicole Abar, internationale française et huit fois championne de France devient – un peu malgré elle – entraîneure de la section féminine du club de Plessis-Robinson, en Ile-de-France. En effet, devenir coach n’était pas dans les plans de carrière de la Toulousaine mais elle accepte le poste face à la demande des joueuses elles-mêmes. « Je ne voulais pas être entraîneure parce que j’avais une carrière professionnelle et j’avais donné beaucoup au football mais j’avais mon brevet d’État et les filles voulaient vraiment que je les entraîne donc j’ai accepté » détaille-t-elle. 

À son arrivée, les joueuses avaient de nouvelles ambitions. Nicole Abar précise que l’idée n’est pas venue d’elle : « Au bout de dix-huit ans à évoluer en division honneur à un bon niveau, les filles ont voulu monter en 2eme division. Je leur ai simplement dit que si c’était ce qu’elles voulaient, on allait monter un projet et le dire aux dirigeants. » Elle analyse : « Quand je suis arrivée avec mon nom, ma carrière, mon palmarès, je pense que ça a libéré des ambitions chez elles. »

L’ancienne rémoise se souvient alors des conditions d’entraînement et de jeu des féminines de Plessis-Robinson de l’époque: « Le club avait deux équipes de garçons qui jouaient en PH, donc deux niveaux en dessous de l’équipe féminine. Malgré ça, les garçons touchaient des primes de match, avaient des survêtements et étaient chouchoutés alors les filles avaient du mal à avoir une rémunération pour l’entraîneure, du budget pour le restaurant, pour les déplacements… » Malgré qu’elles « n’étaient pas soutenues par le club », Nicole Abar explique « qu’on ne [les] empêchait pas de jouer et qu’[elles avaient] ce qu’il fallait pour exister. » Une situation déjà quelque peu discriminatoire, qui a volé au éclats face aux nouvelles ambitions de l’équipe. « Tant qu’elles se taisaient et ne demandaient rien de plus, leur existence ne posait pas de problème au club » explique Nicole Abar. 

« Tant qu’elles se taisaient et ne demandaient rien de plus, leur existence ne posait pas de problème au club »

Une décision discriminatoire qui ne passe pas

La première réponse du club face à ce projet de monter en D2 a été de retirer la licence de Nicole Abar. « Ils voulaient me licencier et me pousser vers la sortie » explique l’ex-internationale française.  Par ailleurs, le club indique aux joueuses la nécessité de « trouver 80.000 francs », somme nécessaire pour effectuer une saison en division supérieure. Là encore, les joueuses se plient à ces exigences et réussissent à réunir la somme requise même si « le club n’a jamais demandé aux garçons de trouver de l’argent. » Le projet est donc porté à l’ordre du jour de l’assemblée générale du club. Une assemblée qui signe la fin des relations cordiales entre le club et ses joueuses. 

En effet, quand elle se remémore cette réunion, l’ancienne coach pointe du doigt la violence de la scène : « Vous entrez dans cette salle de réunion à 8h du matin, avec certaines filles membres du club depuis dix-huit ans, il y a un vote, et puis à midi vous n’êtes plus rien. C’est-à-dire que vous êtes interdite de tout. Vous n’avez plus accès au club, plus accès au terrain, aux vestiaires, vous n’avez plus les maillots…plus rien ! On vous interdit de jouer au foot » détaille-t-elle, encore remontée plus de 20 ans après cette décision. Pour Nicole Abar, il « était absolument inadmissible dans un club de sport en France […] de faire un choix et de dire “non mais on ne va pas donner 80.000 francs aux filles parce qu’on veut que les garçons montent alors qu’ils jouent en PH et qu’ils gagnent déjà de l’argent en rentrant dans les vestiaires” »

Si cette histoire paraît invraisemblable aujourd’hui, elle était tristement commune à cette période : « À mon époque, les équipes féminines qui se faisaient virer des clubs masculins quand elles commençaient éventuellement à demander un peu de moyens, ou quand elles avaient besoin d’un créneau horaire sur un terrain, c’était légion à l’époque. C’était normal, banal et tout le monde s’en moquait. » Cependant, cette fois-ci, l’entraîneure décide de se battre. 

« C’est-à-dire que vous êtes interdite de tout. Vous n’avez plus accès au club, plus accès au terrain, aux vestiaires, vous n’avez plus les maillots…plus rien ! »

L’affaire de trop 

Ainsi, après avoir été témoins de dizaines de « ces situations où personne ne s’est jamais battu », face à « cette discrimination machiste qui était pourtant la norme » Nicole Abar décide de porter l’affaire devant la justice. « Je me suis énervée et j’ai décidé de faire quelque chose parce qu’il y avait des petites filles de cinq, six, sept ans dans le club je me suis dit que c’était pas possible de leur laisser croire que ce qui se passait était normal. » explique-t-elle.

Convaincue que le football peut changer des parcours de vie – comme le sien – la joueuse qui est passée par la VGA Saint-Maur explique ainsi qu’elle ne supportait pas l’idée qu’on « enlève le football aux petites filles. » « Le foot m’a rendu tellement heureuse et c’était tellement génial pour moi que je me suis dis qu’il fallait se battre pour pas enlever ça aux petites. Donc j’ai parlé aux parents et je leur ai demandé s’ils voulaient qu’on se batte. Ils m’ont dit “on porte plainte. » se remémore-t-elle. Le procès inédit pour discrimination sexiste contre le club s’ouvre finalement en févirier 1999.

Un procès inédit qui a marqué le football féminin

Finalement, la multiple championne de France et les joueuses de Plessis-Robinson perdent leur premier procès mais finissent par obtenir gain de cause, quatre ans plus tard, en appel. Cependant, la meneuse de la plainte indique que « le juge a contourné le cœur du problème. Ce qui est intéressant c’est qu’il n’a pas osé aller sur la discrimination et il est allé sur le refus de prestation pour condamner le club. »  Avec cette victoire, les joueuses ont reçu un euro symbolique tandis que Nicole Abar « a été remboursée de tout l’argent [qu’elle] avait mis de sa poche pour financer la procès. » Plus important encore, la conclusion du procès a fait naître une nouvelle législation en France mais aussi en Europe. Grâce à la plainte de Nicole Abar et des joueuses de Plessis-Robinson, il y a une jurisprudence française et européenne concernant les discriminations sur le genre depuis 2003. 

Des réactions virulentes

Au-delà des dirigeants du club, lors de cette affaire, Nicole Abar et les joueuses à l’origine de la plainte ont dû faire face à une vague de critiques et de propos injurieux. Alors très médiatisé, le procès a suscité une vague de réactions négatives, et l’ancienne rémoise se rappelle du flot de « méchanceté » auquel elle a été exposée avec les autres plaignantes. « On a été taxées d’anti-masculines, d’hystériques, on a été attaquées sur la sexualité, sur le fait qu’on était toutes des lesbiennes… On a vraiment tout eu et tout entendu » se remémore-t-elle.

Par ailleurs, au-delà de l’opinion publique, ce procès a amené Nicole Abar ce qu’elle a vécu comme « une situation d’injure publique du maire de Plessis-Robinson en séance publique du conseil municipal à [son] égard.» Une « insulte personnelle » que l’entraîneure a mal vécue, alors même qu’elle considère qu’elle « portait juste la parole d’une problématique beaucoup plus large [qu’elle].» Prévenue par les élus de l’opposition, elle a donc déposé une plainte pour injure publique contre le maire de Plessis-Robinson. 

« On a été taxées d’anti-masculines, d’hystériques, on a été attaquées sur la sexualité, sur le fait qu’on était toutes des lesbiennes… On a vraiment tout eu et tout entendu »

Par ailleurs, au-delà de l’opinion publique, ce procès a amené Nicole Abar ce qu’elle a vécu comme « une situation d’injure publique du maire de Plessis-Robinson en séance publique du conseil municipal à [son] égard. » Une « insulte personnelle » que l’entraîneure a mal vécue, alors même qu’elle considère qu’elle « portait juste la parole d’une problématique beaucoup plus large [qu’elle].» Prévenue par les élus de l’opposition, elle a donc déposé une plainte pour injure publique contre le maire de Plessis-Robinson.

nicole abar

Profondément touchée par cette insulte et la vague de critique qui a suivi cette affaire, Nicole Abar ne regrette malgré pas de s’être lancée dans ce combat. « La violence de cet homme, que je ne connaissais pas, à mon égard m’a beaucoup affectée mais je ne regrette vraiment rien. Je ne regrette pas de m’être battue mais ça a été dur et quand on se bat, il faut se préparer à recevoir des coups » avoue-t-elle.

De plus, cette affaire a une nouvelle fois « changé [la] vie » de l’ancienne joueuse pour le mieux : « À la suite de ce procès, j’ai créé le projet “Passe la balle” pour faire travailler les petites filles et garçons à l’égalité mais aussi à leur développement dans le cadre du sport. J’ai monté mon association “Liberté aux joueuses”, je me suis retrouvée au Conseil de l’Europe à travailler avec des ministres… Donc non, je ne regrette pas. »