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Les années Quereda (1988-2015) dénoncées par les internationales espagnoles

Mar Prieto – image issue du documentaire
Sélectionneur de l’équipe espagnole entre 1988 et 2015, Ignacio “Nacho” Quereda avait dû précipitamment quitter son poste, accusé d’abus psychologiques sur les joueuses. Ses actes et le calvaire des footballeuses ont récemment fait l’objet d’un documentaire. Retour sur les faits.

Dans le documentaire  « Romper el silencio » (“Rompre le silence”), paru fin septembre en Espagne, la parole est donnée à des anciennes joueuses, victimes et témoins des agissements d’Ignacio Quereda. Elles racontent leurs mésaventures et décrivent longuement le comportement abusif de leur ancien coach. 

« Tu seras toujours une joueuse médiocre »

Vingt-sept années, soit le temps qu’il aura fallu aux joueuses de la Roja pour parler librement. Critiques excessives, ambiance oppressante, et autres attitudes malaisantes, autant de situations qui ont débouché sur un découragement généralisé au sein de la sélection. Les exemples ne manquent pas : « Le match se termine et il vient me voir en disant “c’est pour ce genre de choses que tu seras toujours une joueuse médiocre” et que je n’arriverai jamais à rien. », se souvient Vicky Losada, encore meurtrie par ses paroles.

Comme l’explique Natalia Pablos, ces persécutions psychologiques ont eu des conséquences directes sur les performances des joueuses  : « La liberté dont une footballeuse a besoin pour progresser était restreinte, il ne nous laissait pas nous développer. Une erreur, un cri. Un mauvais positionnement, un cri. Quand une joueuse se fait crier dessus quatre fois, elle se retient et n’est pas au maximum de ses capacités. » Losada confirme : « Le jour où on se fait éliminer [de la Coupe du Monde 2015], je sentais cette culpabilité. Il amplifiait cette frustration de la joueuse parce qu’il venait et l’écrasait. »

Des pressions répétées, qui ont fini par décourager l’effectif, voire de dégoûter certaines de la sélection, selon Mar Prieto : « Les filles disaient qu’elles ne voulaient pas aller en sélection parce qu’elles le vivaient mal. »

Natalia Pablos en maillot ed l'espagne
Natalia Pablos

« Il voulait tout contrôler »

La cible privilégiée de “Nacho” : les plus jeunes. Il s’en prenait à elles personnellement et individuellement. Un moyen de convertir les néo-internationales à ses méthodes, et de lui permettre de maintenir son style de management. Vicky Losada, ancienne joueuse du FC Barcelone, explique : « Quand tu arrives et que tu vois que la plupart des aînées supportent ça, une habitude se met en place. Pour moi, c’était la norme. »

Infantilisées, les joueuses se voient recevoir de drôles de surnoms se souvient Prieto: « Il nous traitait comme des petites filles. Ça lui donnait une image du chef de meute. Il nous disait niñas (“petites filles” en espagnol), “schtroumfettes”, “chavalitas” (“gamines” en espagnol). »

Mais la mainmise du technicien allait bien au-delà du terrain: l’apparence médiatique, la vie privée, tout y passait.

Vicky Losada – image issue du documentaire

Prieto raconte par exemple que les joueuses devaient « laisser les chambres ouvertes. Et ensuite il passait chambre par chambre » lorsqu’elles étaient en déplacement. Même son de cloche chez Vicky Losada, qui se souvient que le technicien « voulait tout contrôler, notamment celles qui s’exprimaient et avaient plus de visibilité. » La joueuse de Manchester City raconte qu’en amont de la Coupe du monde 2015, Quereda avait décidé d’annuler cinq ou six des interviews qu’elle devait réaliser. Ses coéquipières et elle mentionnent également son homophobie assumée et ses efforts pour étouffer l’homosexualité de certaines joueuses.

« Personne n’a jamais autant vécu du football féminin en ne produisant aucun résultat »

Outre son comportement déplacé envers les joueuses, ces dernières remettent aussi en cause son professionnalisme. La barcelonaise expérimentée, Vicky Losada, se souvient de consignes tactiques pour le moins basiques expliquées en amont des matchs : « On ne travaillait rien avec lui ! » Prieto va jusqu’à déclarer, non sans une touche d’ironie : « Je lui érigerais un monument parce que personne n’a jamais autant vécu du football féminin en ne produisant aucun résultat. »

La préparation en-deçà des attentes des joueuses ne se limitait pas à la tactique. Pablos revient sur la Coupe du Monde 2015 et l’accompagnement minime dont la sélection a bénéficié. « Quand j’ai vu les vidéos [des matchs du Brésil], j’ai vu des Marta partout ! Voir ces joueuses [pour la première fois] 24h avant de les affronter… ça montre qu’il y avait beaucoup de défauts [dans la préparation]. » Elle conclut : « Il n’y avait pas de préparation aux compétitions. C’est pour ça qu’on n’arrivait à rien. Des matchs amicaux… ça ne se faisait pas. » 

Une incompétence à laquelle s’ajoute le manque de considération de la Fédération. Car le silence de la part des institutions ibériques pendant ces vingt-cinq années pose question. Un mutisme qui pourrait trouver une explication dans le double-visage de Quereda: « Avec les autres gens, avec des personnes respectées, des personnes de pouvoir, de dirigeants, avec ce genre de personnes il était complètement différent », selon Veronica Boquete.

Un long contentieux

Si le manque de considération pour les sélections féminines est malheureusement légion, le règne de Quereda à la tête de la Roja est sans équivoque un cas à part.

En 1996 les Espagnoles se hissaient à la troisième place du podium du Championnat d’Europe. Mais derrière ce résultat se cachait déjà une réalité moins glorieuse. Maria Teresa Andreu, présidente du comité du football féminin à la Fédération et ancienne internationale, se souvient avoir été convoquée le soir-même par d’autres joueuses dans la chambre de la capitaine. Elles lui ont alors présenté une lettre demandant explicitement la démission d’Ignacio Quereda : « Je leur ai dit “je prends note, je vous soutiens. Je vois ce qui se passe.” Le mardi suivant, je parle avec le président Villar, mais il ne consent aucunement à changer de sélectionneur. » Principale alliée des joueuses, Andreu en perdit son poste, la Fédération ne céda pas et plusieurs joueuses ont été écartées définitivement de la sélection en représailles.

Maria Teresa Andreu – image issue du documentaire

Losada décrit la situation avec clarté et amertume : « Le foot féminin était une sélection qui n’importait pas. Mais il fallait qu’elle soit là et peu importe qui en faisait partie. ». Danae Boronat, journaliste et auteure, ajoute : « Si on n’exige pas de résultats sportifs, comment peut-on exiger un traitement adéquat ? »

2015, la goutte de trop

Il aura fallu attendre plus de vingt ans pour que les choses évoluent enfin. Le 18 juin 2015, l’Espagne est éliminée en phase de poules de la Coupe du Monde au Canada. Veronica Boquete se souvient de ce moment comme d’une injustice : « Au moment où le match se termine, il règne un sentiment de rage et de frustration et on se dit que c’est la dernière fois qu’on ressent ça. On ne part pas à cause de nous mais d’autres personnes et il faut faire quelque chose pour changer ça. » 

C’est alors que les joueuses se sont souvenues de leurs prédécesseures de 1996. Et cette fois, comme l’explique Natalia Pablos, elles ont un avantage : « Ma génération de joueuses avait entendu dire que des anciennes avaient rédigé une lettre mais qu’elle avait atterri au fond d’un tiroir et que ça s’était terminé comme ça. On s’est rendu compte qu’une fois arrivées là, il fallait faire un pas de plus. Et nous, en 2015 avec le même problème, on avait les médias. » 

Sans attendre, les joueuses ont rédigé un communiqué et l’ont présenté devant la presse. Les médias se sont emparés du sujet. Un mouvement de solidarité s’est alors répandu autour d’elles, notamment de la part des capitaines des clubs du championnat espagnol et une semaine plus tard, la lettre de 1996 refaisait surface dans la presse. En plein bras de fer avec les autorités de la Fédération, les 23 joueuses se sont engagées à ne plus remettre les pieds en sélection tant que Quereda garderait son poste. 

Le 30 juillet 2015, soit un mois et demi plus tard, Quereda est poussé à la démission et est remplacé par le sélectionneur de l’équipe U19, Jorge Vilda. Un double défi pour le jeune entraîneur : relever le niveau de jeu de la sélection et regagner la confiance de joueuses méfiantes et inquiètes d’être victimes de représailles. Pablos se souvient que « le traitement humain était différent, mais comme on le craignait, il y a eu des représailles ». En effet, plusieurs d’entre elles n’ont plus été sélectionnées après ce scandale. L’une d’elles, Veronica Boquete, assume: « Si je ne suis plus en sélection pour ce que j’ai fait, je l’assume sans problème. J’aurais simplement apprécié que les choses aient été discutées et que ça se soit terminé autrement. » 

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