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Lever le tabou des menstruations : clef de la performance des footballeuses ?

Par , 25/04/2020 11:33 mai 6th, 2020 No Comments
Chelsea et la sélection nationale des États-Unis adaptent l’entraînement de leurs joueuses en fonction de leur cycle menstruel. Une innovation qui permet d’améliorer la performance et qui remet en cause la perception de la biologie féminine dans le football.

Les femmes jouent au football depuis l’invention de ce sport au 19ème siècle. Comme leurs homologues masculins, elles s’entraînent quotidiennement, comme eux elles s’affrontent lors de nombreuses rencontres, comme eux elles gagnent des trophées mais, différence notable, elles doivent en plus faire face aux défis de la biologie. En effet, comme la moitié de l’humanité, les footballeuses sont sujettes aux menstruations. Pourtant, jusqu’en 2019, aucun club ne prenait en compte cette particularité de la biologie féminine qui a pourtant un impact conséquent sur leur état physique et mental. En août dernier, Chelsea est devenu le premier club à adapter ses programmes d’entraînement aux cycles menstruels des joueuses.

Un sujet longtemps invisibilisé

Sujet tabou même au plus haut niveau international, il a fallu attendre 2016 avant que l’équipe américaine, se penche sur la question grâce à Dawn Scott. Dans le Telegraph, elle explique s’être attendue à des programmes adaptés et une expertise importante étant donné le niveau de l’équipe. Mais à son grand étonnement, elle s’est retrouvée face à une absence de réflexion sur la question des menstruations. Elle a dû partir de presque rien avec l’aide de la Dr. Georgie Bruinvels.

Emma Hayes, entraîneure de Chelsea, explique que depuis toujours les footballeuses ont été considérées « comme de petits hommes » ce qui a mené à un manque de recherche et de connaissance sur le sujet. Les schémas d’entraînements et de préparation physique des hommes sont appliqués tels quels aux femmes, sans penser à les adapter à leurs spécificités biologiques. L’application du savoir scientifique sur le cycle menstruel des femmes à leur performance n’est donc qu’un phénomène récent.

L’entraîneure indique aussi au Telegraph qu’au-delà du football, c’est avant tout un manque général d’éducation autour des règles et du système reproductif féminin qui conduit à des situations comme celle-ci. Les joueuses elles-mêmes n’ont pas ou peu de connaissance sur leur fonctionnement biologique et ont tendance à ne pas considérer leurs cycles menstruels comme un paramètre important. À l’image des comportements sociaux habituels, les joueuses ont appris à ne pas évoquer leurs menstruations, notamment avec leur coach ou le personnel encadrant qui reste majoritairement masculin. Ce sujet ainsi devenu tabou, des générations entières de footballeuses ont fait carrière sans être conscientes de l’impact de leurs cycles menstruels sur leur performance.

En 2016, Dr. Bruinvels a en outre co-écrit un article intitulé Sport, exercise and the menstrual cycle: where is the research? (“Sport, effort et cycle menstruel : où est la recherche ? ”) dans lequel elle remarquait, aux côtés de ses collègues, le manque de prise en compte du cycle dans la performance sportive et déplorait le manque de recherche faite sur ce sujet. Selon la scientifique, la première étape cruciale est donc de comprendre leur fonctionnement pour ensuite mieux les appréhender :

« Une meilleure compréhension du sujet pourrait avoir un impact significatif sur la prévention des blessures »

Des risques accrus de blessures

Malgré tout, la question des hormones semble depuis peu gagner en popularité et devenir un objet d’études scientifiques. L’initiative de Chelsea dans le football en est une preuve, mais l’intérêt semble aussi apparaître dans d’autres sports, comme dans l’équipe nationale de rugby anglaise, ou encore chez certaines athlètes. Et pour cause, comprendre les cycles menstruels pourrait être une clef pour augmenter la performance et diminuer le risque de blessures.

En effet, depuis la fin des années 90, les études des médecins et spécialistes de différents pays aboutissent toutes à la même conclusion : les athlètes féminines sont plus exposées aux blessures que leurs homologues masculins. À titre d’exemple, les footballeuses auraient 2 à 8 fois plus de risques de se rompre les ligaments croisés, blessure très redoutée qui peut dans certaines circonstances mettre fin à une carrière footballistique.

Dans le Telegraph, Bruinvels explique notamment que « la recherche a suggéré un lien entre les blessures du ligament croisé antérieur et les fluctuations hormonales ». Bien que les menstruations ne soient pas les seules à blâmer, loin de là, elles ne sont pas pour autant innocentes. Les cycles menstruels peuvent également être à l’origine de blessures moins graves mais tout autant handicapantes pour les joueuses. Tout l’intérêt de lever le tabou sur les règles et d’en comprendre les effets repose ainsi sur la prévention de ces blessures potentielles. Notamment grâce à des études sur le sujet, plus en conscience de leur propre biologie et accompagnées des équipes médicales, les joueuses peuvent donc se montrer plus vigilantes lors de certaines phases plus critiques de leur cycle et y adapter leur routine d’entraînement.

 Explications scientifiques et médicales : phases et effets du cycle sur la performance

Au long d’un cycle menstruel, la variation d’hormones (oestrogène et progestérone) impacte l’état physique et psychologique des femmes. Si leur rôle primaire est de réguler les fonctions reproductives des femmes, ces hormones ont également d’autres effets sur l’organisme, notamment en cas d’effort physique.

Concrètement, ces variations hormonales permettent “d’activer” différentes phases du cycle menstruel, responsable de la fertilité des femmes. Dans le cas de sportives, leur performance s’en trouve également perturbée (voir schéma ci-contre), particulièrement au niveau de la coordination, de l’humeur et des aptitudes physiques au cours de l’effort et de la récupération. Par exemple, la première phase du cycle se caractérise par un stade inflammatoire (baisse des deux hormones et du niveau de fer) dont « l’excès, d’après Dr. Bruinvels, résulte en blessure ». L’organisme y est ainsi généralement plus fragile. De même, la première moitié du cycle (phases 1 et 2) a comme caractéristique d’augmenter la fragilité des tissus mous – dont les ligaments croisés !

Prendre en compte ces risques en adaptant l’entraînement, l’intensité de l’effort physique, la récupération et le régime alimentaire peut ainsi permettre d’éviter des blessures ou de pallier à des faiblesses physiques et mentales. Emma Hayes expliquait par exemple que l’observation régulière des symptômes du cycle menstruel « aide à expliquer ou comprendre certaines choses », comme des baisses de performances. Elle cite le cas d’une joueuse qui tendait à perdre le contrôle du ballon, et après l’instauration d’un suivi de performance sur la durée, il s’est avéré que la situation se répétait régulièrement. Cela a permis de lier le problème de contrôle du ballon à une incidence du cycle menstruel.

​Minimiser l’impact des cycles menstruels sur la performance des joueuses

C’est dans le but de surveiller la performance sportive et de pouvoir prévenir les blessures et chutes de rendement que Georgie Bruinvels a mis en place l’application FitR Women, qui permet de faire un suivi personnalisé du cycle et d’adapter sa pratique sportive et son alimentation. L’indication des symptômes perçus (douleurs, sautes d’humeur, faim, faiblesse, fatigue…) permet à l’application de déduire le cycle dans lequel l’utilisatrice se trouve et de conseiller sur la préparation physique, l’alimentation, le repos… C’est ce même principe que l’équipe américaine a par exemple appliqué au cours de sa préparation à la Coupe du Monde 2019 et pendant la compétition.

Adapter l’entraînement en fonction de son cycle peut passer par un allègement de l’intensité pour éviter les blessures et l’épuisement ou par des exercices plus athlétiques, du cardio, ou du renforcement musculaire (en fonction des phases)  mais aussi par une phase de récupération plus poussée. L’alimentation joue aussi un rôle primordial puisqu’elle permet de compenser la fatigue, la faiblesse musculaire ou encore les manquements dus à la perte de fer pendant les menstruations, par exemple.

Des résultats concluants ?

Bien que la pratique soit très récente, la question de l’efficacité de la prise en compte des cycles menstruels se pose alors. Dans des équipes comme celle des États-Unis qui ont tout gagné ou presque sans ces programmes et qui continuent sur la même lancée depuis leur mise en place, il est difficile d’évaluer l’impact de ces derniers. « Est-ce la recette ultime du succès ? Qui sait … », explique Scott au Telegraph « Est-ce l’une des cent choses utiles que nous avons faites, oui – et pour moi, cela a eu un grand impact ». ​

​Pour illustrer son propos, elle prend l’exemple de Rose Lavelle, auteure du 2ème but de la finale du Mondial, qui a scellé la victoire américaine. Alors en phase prémenstruelle, la gestion adaptée de l’alimentation, de la récupération et du sommeil aurait permis à la joueuse de ne pas être affectée négativement par ses menstruations.

Pour ce qui est de Chelsea, il est difficile d’observer des résultats notables puisque les nouveaux programmes d’entraînements ne sont que très récents. Cependant, tout comme en sélection américaine, les joueuses ont accueilli à bras ouverts l’initiative. D’après les retours positifs reçus par la Dr Bruinvels, Magdalena Eriksson et ses coéquipières estiment que cela a permis d’ouvrir encore un peu plus la conversation, menant à une amélioration générale du bien-être au sein du club. Hayes et ses équipes ont réussi à mettre à l’aise l’effectif londonien sur le sujet, si bien que les joueuses se montrent de plus en plus proactives et cherchent volontairement à en apprendre le plus possible sur leur menstruation auprès du staff médical. Le club peut en outre se targuer d’être la seule équipe du championnat anglais n’ayant connu aucune blessure des ligaments croisés dans son effectif cette saison. Hayes et la Dr. Bruinvels s’accordent à dire que la prise en compte des menstruations a joué un rôle dans cette statistique encourageante mais elles ne veulent pas donner tout le mérite aux nouveaux programmes. Comme Scott, elles estiment que cette initiative fait partie d’un tout.

Vers une généralisation de la pratique ?

S’il reste encore difficile d’apprécier l’effet de la prise en compte des cycles mensuels, l’initiative de Chelsea et des Américaines pourrait d’ici peu inspirer d’autres clubs ou fédérations. C’est en tout cas l’espoir de Hayes qui indique au Telegraph :

« Ce serait incroyable que d’autres commencent à faire ça. Ces joueuses seront la première génération de femmes bien éduquées sur leur cycle menstruel et elles diffuseront ces connaissances autant que possible, et nous espérons que cela devienne une culture dans tous les clubs de football du monde, afin que tout le monde puisse mieux faire face aux cycles menstruels. »

Contrairement à d’autres innovations gardés secrètes par les équipes, afin de préserver leur avantage sur leurs adversaires, l’idée est ici de partager ces nouvelles découvertes avec un maximum de joueuses. Alors que la méconnaissance autour du sujet met en danger les footballeuses et fait peser sur elles la menace constante de blessures graves, Scott, Bruinvels ou encore Hayes ont compris que cela dépasse les rivalités footballistiques.

Si la Dr Georgie Bruinvels a rencontré de potentielles équipes intéressées au Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande ou encore aux Etats-Unis, d’autres comme l’Olympique Lyonnais se seraient d’elles mêmes rapprochées de Hayes et ses équipes dans l’optique de mettre en place ces nouveaux programmes. De son côté, Dawn Scott a organisé des conférences avec chacune des neufs équipes du championnat américain afin de les sensibiliser et les éduquer à la minimisation des effets des menstruations des joueuses.

Toujours grâce à Scott, cette pratique pourrait également d’ici peu voir le jour au sein de l’équipe nationale anglaise. En novembre, la préparatrice physique des américaines, souvent considérée par les joueuses comme la clef secrète de leur succès, a rejoint le staff des Lionnes, dans son pays natal. À l’origine des programmes de prise en compte des cycles menstruels des championnes du monde, il est très probable qu’elle fasse profiter de son expertise et de ses connaissances à Steph Houghton et ses coéquipières.

Si aujourd’hui seules quelques équipes ont concrètement mis en place des programmes d’entraînements adaptés aux menstruations, l’initiative est appelée à se généraliser dans les prochaines années. Après des décennies d’ignorance, le tabou commence enfin à se lever, donnant aux joueuses la possibilité de maîtriser leurs corps à 100% dans la performance.

Sources :