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Mélissa Plaza : “Derrière le strass et les paillettes, la vie des joueuses c’est le stress et la paille”

Par 19/12/2019 11:00 mai 8th, 2020 No Comments
Ancienne joueuse professionnelle, féministe engagée, l’internationale Mélissa Plaza se bat au quotidien contre les discriminations de genre dans le football. Pour L’Équipière, elle a accepté de livrer son analyse sur la D1, le milieu du football et d’évoquer les raisons de cet engagement.

Melissa, vous êtes restée longtemps à Montpellier, un club historique, qui reste pourtant dans l’ombre des deux géants que sont l’OL et le PSG. Que manque-t-il à ce club pour pouvoir viser plus haut ?

C’est une bonne question. Je me souviens que lorsque j’y étais, on a joué une première fois la Ligue des Champions, ce qui ne s’est quasiment pas reproduit par la suite. Il manque peut-être un leader fort à la tête de l’équipe. Chaque année ils recrutent de très bonnes joueuses mais pour l’heure ce n’est pas suffisant. Après, on ne peut pas aborder cette question-là sans aborder celle de l’hégémonie de l’Olympique Lyonnais, un club qui a pris une telle longueur d’avance. Cela va au-delà de l’argent mis sur la table, c’est aussi une mentalité, une considération pleine des joueuses et une transmission par les anciennes des valeurs du club à savoir une équipe qui ne lâche jamais rien et qui n’est jamais rassasiée de titres. Je suis passé dans ces deux clubs et ça, malheureusement ça ne s’achète pas !

“Dire que beaucoup d’argent a été mis pour les filles, tout le monde sait que c’est totalement faux !”

Lyon fait figure de modèle à suivre justement, et même si les clubs font des efforts, le chemin vers une professionnalisation complète et une réelle égalité vis-à-vis des hommes semble encore très long. Comment l’expliquez-vous ?

Les efforts sont très relatifs et pour beaucoup de clubs pas forcément significatifs, notamment quand on regarde ce qui est fait pour les garçons. Pour l’heure, il y a encore trop de clubs dans lesquels les joueuses travaillent huit heures par jour, vivent dans des conditions précaires et surtout s’entraînent dans des conditions qui ne sont pas dignes d’un championnat de D1 ou même de D2. Il y a ce que les clubs veulent bien afficher en termes d’investissements et ce qui se fait réellement. Dire que beaucoup d’argent a été mis pour les filles, tout le monde sait que c’est totalement faux ! Tant qu’on n’aura pas de transparence sur les budgets alloués, on ne pourra pas juger de l’investissement consenti.

Selon vous, quelles sont les principales mesures à prendre pour aller vers cette professionnalisation ?

Déjà, des contrats en bonne et due forme. La plupart des joueuses sont encore payées en frais de déplacements ou sous la table. On n’a que des contrats fédéraux, alors que chez les hommes ces contrats sont donnés en N3 ou en N2 (ndlr : cinquième et quatrième échelons nationaux). Souvent, les contrats sont truqués, on invoque des temps partiels alors que les joueuses jouent à temps plein. Au-delà de cette question législative se pose aussi celle du rôle de la Fédération.

C’est-à-dire ?

La Fédération pourrait imposer la signature de véritables contrats. Et puis pourquoi ne fait-on pas comme aux Etats-Unis ou comme en France dans la Fédération Française de Rugby, où les internationales sont rémunérées ? Cette rémunération assure un minimum vital aux joueuses. Aujourd’hui encore, des internationales sont payées une misère en club et ne gagnent rien en sélection. Cela pourrait au moins corriger le tir pour l’élite qui évolue dans le championnat de France.

Vous êtes très engagée contre ces discriminations et en parallèle de votre carrière professionnelle, vous avez obtenu un doctorat en psychologie du sport après avoir étudié les liens entre les stéréotypes de genre et l’engagement sportif. Pouvez-vous nous parler de ce travail ?

Globalement, l’idée est de se dire que les stéréotypes de genre ont un poids fort et significatif dans nos choix sportifs, que ce soit en termes de types de pratiques mais aussi d’engagement sportif. Aujourd’hui les femmes pratiquent moins et en moins grande intensité de sport que les hommes. Au regard de l’enjeu de santé publique, cela reste problématique puisque la deuxième cause de mortalité chez les femmes dans le monde, après les féminicides, sont les maladies cardiovasculaires. Or, le meilleur moyen de lutter contre ces pathologies est de faire de l’activité physique.

“Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis 1974, c’est-à-dire depuis que les femmes ont le droit officiellement de jouer au football”

Comment la situation a-t-elle évolué au fil du temps pour les femmes dans le football ?

Le choix d’un sport approprié à son sexe du point de vue sociétal reste une question notamment dans le cas du football.  Maintenant, je vais beaucoup plus loin dans l’examen des discriminations qui sont faites aux joueuses et de tout ce qui leur en coûte de simplement pouvoir exister dans ce sport. Je m’aperçois que les choses n’ont pas beaucoup changé depuis 1974, c’est-à-dire depuis que les femmes ont le droit officiellement de jouer au football. L’hyperféminisation est une nécessité pour exister médiatiquement dans ce sport, comme dans bien d’autres d’ailleurs. Pour être reconnue en tant que footballeuse aujourd’hui il faut encore être jolie à minima, se soigner, se lisser les cheveux avant les matchs etc. Il n’y a rien d’officiel, c’est insidieux, mais ça transpire quand on regarde l’équipe de France. Le terme de football féminin pose d’ailleurs problème.

Pourquoi cette dénomination est-elle problématique selon vous ?

Je vous invite à lire mon article dans Le Monde à ce sujet. Dire “football féminin” alors que l’on ne dit jamais football masculin revient à considérer que le football est par essence masculin. On essaye d’essentialiser les différences, comme si les femmes pratiquaient un autre sport, et on n’arrive pas à regarder ce sport comme étant tout simplement du football. Cette dénomination nous assigne à notre fonction première, c’est-à-dire être une femme désirée et désirable y compris sur le terrain. Ça nous éloigne de notre véritable fonction qui est d’être performante en tant que joueuse de foot. Au final, cela revient à considérer que les sportives ne peuvent exister dans ce milieu qu’à condition qu’elles soient féminines.

“Les injonctions paradoxales à la féminité font que les joueuses se sentent en conflit identitaire permanent” 

Quels sont les impacts globaux des stéréotypes de genre sur la pratique du football par les femmes ?

Il y a les discriminations qui nous sont faites en tant que femmes, que ce soit au niveau des salaires, des conditions de transports ou des équipements. Ce sont aussi les injonctions paradoxales auxquelles il faut faire face : les injonctions à la performance et les injonctions à la féminité telle qu’elle est pensée aujourd’hui (par et pour les hommes). Aujourd’hui, pour être performante, il faut être rapide, endurante et nécessairement musclée. Or, la femme athlète n’est pas reconnue comme féminine en soi puisqu’elle s’arroge les codes de la masculinité, au détriment de ceux de la « féminité ».  Ces injonctions paradoxales font que les joueuses se sentent en conflit identitaire permanent.

Les stéréotypes de genre influent donc directement sur la performance et par extension sur le niveau de jeu ?

L’énergie dépensée pour régler ces conflits identitaires et pour répondre aux injonctions patriarcales n’est pas allouée à la performance sur le terrain. Ensuite, si l’on considère que c’est un sport qui n’est pas approprié aux femmes ou que l’équipe de joueuses ne sert que de faire-valoir pour le club, pour faire joli ou cocher des cases, nécessairement on ne va pas mettre les moyens et ne faire que le strict minimum. Quand vous avez les derniers créneaux de 20h à 22h et des équipements pourris pour vous entraîner, des conditions de déplacements et d’hébergement pourris, inutile de vous dire que dans ces conditions la performance est complètement altérée.

“La fédération doit être plus impliquée et regarder ce qui se passe dans les clubs”

Quels sont selon vous les moyens de lutter contre ces discriminations de genre et quels acteurs doivent prendre en charge cette lutte – les clubs, les fédérations, les joueuses elles-mêmes ?

Tout le monde ! Les sponsors, les clubs bien entendu, tout le monde. Dans les clubs, il faut bannir la politique de pot commun où l’on va chercher un million d’euros pour les garçons si on a besoin d’un million et on verra ce qui reste pour les filles… On sait très bien qu’il ne reste jamais rien. Il faut établir un budget nécessaire au projet du club pour les femmes et aller chercher des sponsors pour les femmes. L’écueil dans certains clubs est de refuser les sponsors qui ne veulent sponsoriser que les femmes et à l’inverse les sponsors uniquement pour les hommes ne posent pas de problèmes. Adopter la même politique chez les femmes que chez les hommes, ça demande qu’au niveau des instances dirigeantes, il y ait des gens un minimum féministes. Pour l’heure on a des hommes qui ne voient que l’intérêt des hommes. Il faut nécessairement de plus en plus de femmes dans ces instances et d’hommes concernés pour se saisir de cette problématique. C’est un sport qui doit être ouvert à tous. La fédération doit être plus impliquée et regarder ce qui se passe dans les clubs.

On imagine que dans votre pratique du football, vous avez vous-même fait face à nombre de stéréotypes. Qu’est-ce qui a été le plus le dur ?

C’est difficile de hiérarchiser. Le plus difficile est de devoir être performante dans un contexte qui ne s’y prête pas et de ressentir l’hostilité sans arrêt. On a le sentiment de n’être que des invitées dans ce milieu et en même temps ce que j’ai trouvé particulièrement difficile est de me sentir seule dans mon combat féministe au sein des équipes dans lesquelles j’ai évolué.

“ [Le milieu du football] est gangréné, c’est une mafia !”

Justement face à tant d’hostilité et de solitude, avez-vous douté de votre place dans le football ?

Oui c’est aussi pour ça que j’ai quitté le football. Au bout d’un moment on finit par en avoir marre de l’inertie qui règne dans ce milieu et que l’on sera beaucoup plus utile en étant à l’extérieur. Ça me fait beaucoup de peine car je suis une passionnée de foot et j’aurais aimé servir les femmes et les accompagner dans leur combat à l’intérieur. Pour l’instant, c’est gangréné, c’est une mafia !

Au coeur de ce milieu, l’organisation de la Coupe du Monde en France a néanmoins permis de mettre un coup de projecteur positif sur la pratique féminine du football. Quel impact ce mondial a-t-il eu sur l’égalité femmes-hommes ?

Il y a eu un impact positif mais tout ne va pas changer. D’une part il y a eu une augmentation considérable du nombre de licenciées (+15% supplémentaires à la rentrée), et sur le nombre d’éducatrices (+20%). D’autre part, beaucoup de gens ont regardé ce qui contribue à faire évoluer les mentalités en donnant autre chose à voir que des hommes qui jouent au foot. Néanmoins, je ne suis pas certaines que ce soit suffisant pour changer véritablement ce qui se passe dans les clubs.

“Soit on a les moyens pour développer les structures et avoir plus de terrains, soit il va falloir concéder qu’il y ait moins de garçons pour qu’il y ait plus de filles”

Les clubs sont-ils suffisamment accompagnés pour accueillir ces nouvelles pratiquantes ?

Il y aussi la question de savoir si on ne doit pas refuser certains garçons pour avoir autant de filles que de garçons. Soit on a les moyens pour développer les structures et avoir plus de terrains, soit il va falloir concéder qu’il y ait moins de garçons pour qu’il y ait plus de filles. Je n’ai de cesse de dire aussi qu’il faut faire des enquêtes de terrain et aller interroger dans les clubs les joueuses qui galèrent et ne pas écouter uniquement le discours de la fédé ! Dans le foot on pense que tout se passe bien pour les femmes car on a l’exemple de Paris et Lyon.

La réussite sportive de l’OL, voire même le succès populaire de la Coupe du monde, ne servent-ils pas d’écran de fumée ?

Dans toutes mes interventions publiques, je répète que derrière le strass et les paillettes, la vie des joueuses c’est le stress et la paille. Mais il faut que des gens acceptent d’aller sur le terrain et de se mettre en danger pour le voir.

“J’ai très envie d’agir pour les femmes et pour une société plus juste”

Justement vous avez publié récemment un livre intitulé “Pas pour les filles ?” dans lequel vous revenez sur votre parcours et sur l’importance du football dans votre vie. Quel est le message que vous voulez faire passer avec votre histoire ?

Il y a pas mal de messages que je voulais faire passer. D’une part que l’on peut sortir du déterminisme social si l’on est entouré. Évidemment, dénoncer les violences infantiles et les violences sexuelles et les conséquences désastreuses qu’elles ont sur toute une vie. Je voulais dénoncer aussi ce qui se passe dans le foot à la fois en termes de discrimination et de violence et montrer que l’on peut prendre la parole sur ces sujets-là de manière différenciante.

On a la sensation que tout se joue très tôt et que dès le plus jeune âge, les petites filles intériorisent les stéréotypes. La lutte contre les discriminations n’est-elle qu’une simple question d’éducation ?

C’est forcément une question d’éducation, mais d’éducation au sens large, pas juste des parents aux enfants. Éduquer les médias, en fait – éduquer toute la société. Dans chaque sphère de notre société, la domination masculine se reproduit, et souvent même à notre insu. Il faut repenser cette éducation et repenser les masculinités qui sont aujourd’hui toxiques pour les femmes et les hommes. Le travail est considérable.

Un mot d’espoir pour conclure ?

Mon grand espoir est cette quatrième vague du féminisme inévitable qui arrive, mais aussi que les hommes puissent se remettre en question et deviennent nos alliés dans ce combat. J’ai surtout très envie d’agir pour les femmes et pour une société plus juste.

Pour en savoir plus sur Mélissa Plaza, lisez sa fiche technique ici !